La seconde tendance exploite les caractéristiques optiques du sténopé pour élargir les limites du regard. L'intérêt ici n'est plus l'obtention d'une image objective du monde semblable par la projection centrale parfaite (orthoscopie) et le léger velouté des vues au fonctionnement de l'œil mais bien la faculté du sténopé à produire des images. L'appareil est alors construit sans le souci que ses caractéristiques optiques correspondent à notre espace idéal de représentation, mais pour fournir au contraire le sien propre. Ainsi les distorsions, la notion de cercle image [97] (la métaphore de la courbe du globe oculaire) et les angles de champs importants sont expérimentés pour leurs qualités purement picturales.

L'artiste brésilienne Luzia Simons (1953- ) propose par exemple des photographiesSans titre (extrait de la série camera obscura), 1990-1998, coll. de l'artiste qui diffèrent de l'étude du nu classique en focalisant l'aspect érotique non sur le nu lui-même mais sur la présence symbolique d'un regard. Nous voyons ce que voit celui qui voit le nu, satisfait d'oublier dans notre désir de voyeurisme qu'il s'agit en l'occurrence du sténopé du boîtier [98].

La photographie pauvre aurait-elle ainsi le pouvoir de donner la vie ?



[97] Seul le carré inclu dans le cercle qui le circonscrit est éclairé de manière uniforme plus on s'éloigne du centre de ce carré plus la lumière s'estompe.

C'est pourtant ce que pensait l'artiste anglais Adam Fuss (1961- ) lorsqu'il photographiait les sculptures de différents muséesSans titre, 1985, Galerie Robert Miller, New-York :

«La journée, la scénographie muséale semble si inapproprié (aux sculptures). Mais la nuit elles étaient comme en vie, majestueuses et mystérieuses. Lorsque j'ai fait cette série de photographies avec le sténopé. J'ai retrouvé les sensations de mes promenades nocturnes dans les galeries du musée, esseulé. […]. Il semblait possible de créer ou recréer un espace photographique dans lequel les sculptures puissent «vivre». Cette démarche était aussi une réaction à l'expansion techno-consumériste de la culture photographique.» [99]



[98] Dans ces conditions nous comprenons mieux le fantasme de la photographie spirite :
«M. Thomson, officier de police de Londres, savait, il y a quatre ans (1859), que la photographie de la rétine de l'œil d'une personne morte laisse apercevoir l'image de la dernière chose vue par cet œil; mais l'épreuve doit être faite dans les 24 heures après le décès, sans quoi l'image s'efface graduellement comme celle d'un négatif exposé au soleil avant d’être développé.»

Le moniteur de la photographie, 1863, cité par Bajac Quentin, L'image révélée, l'invention de la photographie, Découvertes Gallimard/RMN, Paris, octobre 2001, p. 144.

[99] Adam Fuss, Pinhole photographs, photographes at work, Smithsonian Institution Press, 1996, p. 6.

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