Le paradoxe du trou de mémoire...
Le sténopé, essais sur la photographie naturelle et la photographie pauvre

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Pour une protohistoire de l'appareil photographique
[chambre noire, camera obscura, sténopé]

Chambre noire à sténopé © Anquetil Nicolas 2014

À l'origine de ce projet d'étude [0], nous souhaitions proposer une esthétique du sténopé, également appelé selon les époques auxquelles on se réfère chambre noire ou camera obscura, un boîtier ou une pièce obscurcie comportant un petit trou en guise d'unique diaphragme et qui permet de projeter à l'intérieur de ceux-ci sur un écran ou une surface photosensible une image inversée de l'extérieur.

Mais nous nous sommes très vite confronté à l'absence presque totale de fondements historiques et théoriques concernant cette pratique artistique, le plus surprenant étant l'affiliation par certains chercheurs des premiers procédés photographiques (c'est-à-dire l'héliographie, la daguerréotypie et la calotypie) à la technique de la gravure et non à cet instrument optique rudimentaire et, qui plus est, à la peinture, pour ce qui est de la représentation de l'espace, la photographie depuis son invention n'ayant jamais cessé d'être comparée et jugée par rapport à celle-ci.

Pourtant, un fait était indéniable : le sténopé projetait déjà virtuellement des photographies bien avant que la possibilité de les fixer ne soit découverte. Plus nous réfléchissions à cet état de fait plus nous nous apercevions que nombre d'études concernant la photographie « marchaient sur la tête », certains auteurs oubliant que les premiers mots de la notice de l'héliographie de Nicéphore Niepce étaient : « La découverte que j'ai faite, et que je désigne sous le nom d'héliographie, consiste à reproduire spontanément, par l'action de la lumière, avec les dégradations de teintes du noir au blanc, les images reçues dans la chambre noire. » [1]

Niepce avait parfaitement conscience de la nouveauté de son invention, et le fait qu'il souligne, en italique dans son texte original, le mot spontanément sous-entendait qu'avant cette invention il était déjà possible de reproduire les images reçues dans la chambre noire, mais d'une manière moins spontanée donc plus réfléchie (c'est-à-dire manuellement grâce au dessin) et que la nouveauté de son procédé était en quelque sorte de « naturaliser » cette étape pour la rendre conforme à l'image de la chambre noire, elle-même saisie comme naturelle. Quant à la gravure, Niepce conseillait l'utilisation de son procédé pour la reproduction de celle-ci pour l'unique raison que les « deux points de vue » qu'il avait obtenus avec sa chambre noire étaient selon lui, des essais « défectueux » et qu'il lui paraissait plus opportun pour éviter les échecs, en attendant les perfectionnements de son procédé, « d'opérer en petit, en copiant des gravures » [2].

Il devenait donc impératif dans un premier temps de reconstituer l'histoire de ce moyen optique de production d'image avec un ensemble de problématiques qui semblaient à priori des plus simples : que savons-nous du sténopé, de son origine, de son usage, de ses utilisateurs, du rendu de ses images, de la réception de celles-ci et au final, de son intégration dans un cadre de pratiques, de valeurs, d'organisations sociales et culturelles préexistantes ?

L'étude de la longue maturation de ce système sociotechnique qui aboutit à l'avènement de la photographie permettra dans un second temps d'affiner des réponses à ces questions : la technique du sténopé avait-elle du sens pour l'utilisateur, lui était-elle utile dans le cadre de ses activités, l'avait-elle aidé à résoudre un problème, et, enfin, quelle pouvait être sa valeur économique sur le marché ? Cette recherche permettra de poser une problématique du regard renouvelé et plus largement d'interroger les rapports des hommes au monde visible de manière plus précise : quelles influences la technique du sténopé a-t-elle produites sur leur façon de regarder ? De représenter l'espace ? La réponse à ces deux questions dépendra de sa fréquence d'utilisation. Si celle-ci est importante, elle posera inévitablement la question de l'origine optique de la perspective et des enjeux du changement de mode perceptif qu'elle a occasionné, lui-même expression de transformations sociales. C'est au cours de ce périple que nous proposerons une esthétique qui se nourrira des apports croisés de la philosophie de l'histoire, de la psychanalyse, de la sociologie et d'une approche scientifique expérimentale. Pour pouvoir par la suite l'ouvrir à l'art contemporain autour d'une réflexion sur les modalités et pratiques contemporaines de la photographie à sténopé. Cette esthétique s'appuiera donc à la fois sur les œuvres, les pratiques et leurs contextes.

La méthodologie que nous avons adoptée nous a conduit à séparer en deux parties ce mémoire de recherche. La première concernera une approche de la photographie naturelle c'est-à-dire une approche de l'histoire et de l'esthétique de la pratique du sténopé avant l'invention de la photographie. La seconde sera une approche de la photographie pauvre, c'est-à-dire une approche de l'histoire et de l'esthétique de la pratique du sténopé dans l'art contemporain [3]. Les études qui les composent sont en partie autonomes pour faciliter dans notre démarche une forme de work in progress naissant de la confrontation de la théorie avec la praxis. Nous présenterons également pour chacune d'entre elles un corpus de documents iconographiques afin que le lecteur partage le plaisir que nous éprouvons lorsque nous découvrons caché en eux, un indice capital pour nos recherches.


[0] La majorité des articles de ce site sont issus de l'actualisation du mémoire de D.E.A., arts des images et art contemporain, de Anquetil Nicolas, Éléments pour une esthétique de la photographie à sténopé, sous la co-direction de François Soulages et Jean-Pierre Huet, Université de Paris 8, 2001-2002.
[1] [2] Niepce Nicéphore, Notice sur l'héliographie, 1829, e-text de la Bibliothèque Nielrow, U. S. A., p. 1. et p. 3.
[3] Nous avions à l'origine prévu une troisième partie qui se serait intercalée entre les deux autres et qui aurait traité de l'invention de la photographie et de la redécouverte du sténopé par les artistes du mouvement Pictorialiste.

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