Son usage par les artistes italiens s'avère plus tardive, mais nous savons qu'Antonio Canal dit Canaletto (Venise 1697- id. 1768) l'utilisa pour produire les esquisses de ses «Vues» ou «Vedute» de Venise [41]. Francesco Algarotti (1712-1764), un ami de Canaletto, est l'auteur d'un Essai sur la peinture, De l'usage de la chambre noire, où il écrit à propos de l'utilisation de la camera obscura par les peintres que :

«La chambre optique a fourni beaucoup de ressources aux plus habiles peintres de vue de nos jours. Il est à présumer que beaucoup de peintres d'histoires ultramontains (c'est-à-dire les Français et les Allemands) qui ont rendu la nature avec tant de vérité dans les détails de leurs tableaux s'en sont servis.» [42]

Bien que nombre de peintres se fussent émerveillés des effets de la camera obscuraMulti-sténopés, Mario Bettini, 1642, car avec celle-ci la nature se présente elle-même sous forme de tableau mouvant d'une certaine manière plus vrai que nature, ceux-ci proscrivirent ou turent son utilisation dans



[41] Le musée Correr à Venise possède une camera obscura, composée principalement d’une lentille convergente de 3,3 cm de diamètre et d’une distance focale de 4 cm, d’un miroir plan incliné à 45° permettant un format d’écran de 20 x 20 cm, qui porte l’inscription A. Canal.

[42] Hamou Philippe, La vision perspective (anthologie de textes 1435-1740), Petite bibliothèque Payot / classique n° 238, Paris, septembre 1995, présenté p. 218.

leurs pratiques picturales.

Cette valorisation du geste pictural, héritée de la Renaissance, où d'un statut d'artisanat anonyme et servile, la peinture devint art majeur et le peintre un artiste inspiré par le divin, ne pouvait utiliser cet artifice sans discréditer les avancées sociales récemment acquises, en condamnant de nouveau la peinture à n’être qu’une imitation servile et le geste de l'artiste qu’une pure mécanique. Ainsi, la possibilité de décalquer Modèle de camera obscura du XVIIe siècle, même par le pinceau le plus malhabile, les tableaux de la nature grâce à une camera obscura ne pouvait être conçue que comme une trahison à la déontologie artistique, c'est à peine si on pouvait la tolérer pour l'étude. Que l’on se souvienne de la fameuse réponse de Johannes Kepler (Weil der Stadt, Wurtemberg 1571- Ratisbonne 1630) à Henry Wotton, lorsque celui-ci s'enquit de l’auteur d'un dessin de paysage magistralement exécuté que Kepler avait en sa possession :

«Il confessa en souriant que c’était lui-même ; ajoutant qu’il l’avait fait non tanquam pictor, sed tanquam mathematicus [43]. Cela me fit brûler de curiosité. A la fin, il me dit comment il s'y était pris. Il a une petite tente noire (dont le matériau importe peu) qu'il peut installer de façon impromptue là où il veut dans une campagne, et elle est orientable à souhait dans toutes les directions (comme un moulin à vent),



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