Il est nécessaire que nous apercevions d'abord le monde à travers l'image inversée de l'idéologie capitaliste, ce qui revient à saisir le processus d'exploitation économique comme un phénomène visible nécessitant cependant la médiation de la chambre noire pour accéder à cette visibilité, afin dans un premier temps de s'en distancier pour ensuite la dénoncer :

«Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu'ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des relations qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que celles-ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l'être conscient et l'être des hommes est leur processus de vie réel. Et si, dans toute l'idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une chambre noire, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique, […]. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience.» [109]

Comment, à partir d'une correspondance signe à signe due au caractère synchrone de la représentation avec le représenté - le processus



[109] Karl Marx et F. Engels, L'idéologie allemande, 1846, Editions Sociales, Paris, 1965, p.26.

inverse - la prise de conscience de cette exploitation peut-elle en découler ? Car il s'agit bien de cela pour Marx, l'aufhebung hégélien (le dépassement dialectique) nécessite d'admettre que ce que l'acteur de l'expérience capte n'est pas perceptible à l'œil nu, qu'il ne s'agit plus alors seulement d'un réalisme de ce qui est représenté sur l'écran, mais d’une aptitude de la chambre noire à signifier autre chose que la seule image qu’elle offre, qui bien que se présentant comme «identique» au réel n'en est pas moins autre car susceptible de provoquer une distanciation critique, une division du réel en quelque sorte où l'un revient chargé de l'image de l'autre [110] sous le regard pensif de l'acteur de l'expérience qui selon la théorie matérialiste se transforme pour transformer le monde. Dans cette optique, la chambre noire est l'instrument de passage instantané du crépuscule à l'aurore du réel, elle s'offre comme modèle direct de compréhension (de doute) du monde.

La vision du monde ainsi proposée, où le monde réel est reconnu bien que posé comme autre que lui-même dans ce qu'il était immédiatement, développe du fait de cette



[110] La relation avec le réel s'inverse. L'échange intervenant au passage de l'orifice ayant pour fonction essentielle de tamiser la lumière (l'éther) de ses scories (nous y reviendrons), l'image de l'extérieur devenant simultanément l'image intérieure de la chambre noire.

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