Chambre avec vue [le Sténopé]


Nous tenterons dans cette étude de rendre compte de la diversité des pratiques artistiques de la photographie pauvre. La problématique de la confection de l'image et de son rapport au monde permet de faire ressortir les deux grandes tendances stylistiques complémentaires de ce mouvement.

La première tendance qui est à l'origine même du renouveau de la pratique du sténopé au début des années quatre-vingt revendique un retour à l'innocence de l'expérience visuelle grâce à l'utilisation d'un procédé rudimentaire de prises de vue, le sténopé. Nous pourrions résumer cette approche comme le désir de se libérer de la lecture de la représentation imposée par la société porteuse pour retrouver une expérience de vision pure où cet instrument primaire d'optique est considéré comme la traduction fidèle du fonctionnement de l'œil. Dans cette perspective le mode descriptif est plébiscité pour présenter une image exacte et naturelle du monde.

Nous concevons la volonté affichée des artistes de la photographie pauvre de désanthropomorphiser la technique de vision de leurs appareils comme l'aboutissement historique de la recherche scientifique puis artistique d'un procédé de représentation véritablement objectif adapté à l'étude de la nature.

Il n'est donc pas étonnant que certains de ces artistes réinterrogent d'antiques pratiques comme celles des astronomes médiévaux, les

premiers utilisateurs historiques de chambres noires, pour étudier les phénomènes célestes, l'obtention d'un négatif puis d'un positif de ces dits phénomènes faisant alors autorité. Les héliographies de Dominique StroobantDe solstice en solstice, 21.12.81-22.06.82, coll. de l'artiste (né en 1945, Belgique) qui matérialisent la course de la lumière sur des périodes de Six mois en sont un parfait exemple.

D'autres construisent des chambres noires en fonction de l'espace qu'ils se proposent de photographier créant par la même des projections optiques dignes d'un spectacle de magie qui n'est pas sans rappeler les expériences décrites par Gambattista Della Porta (1538-1615) dans son traité, la magie naturelle (1593). Ce sont par exemple les sténopés monumentaux d'architecture de Jérôme Schlomoff qui transforma les pièces du musée du jeu de paume en 1999 en chambre noire pour photographier le jardin du Luxembourg. Ou encore, les photographies d'écrans de camerae obscurae d'Abelardo Morell présentant des vues des buildings et avenues de ManhattanVue de l'ouest de Manhattan depuis une pièce vide, 1996, coll. de l'artiste.

Naît à la Havane en 1948, la famille de Morell a immigré aux Etats-Unis lorsqu'il avait quatorze ans. Ils s'installent dans la ville de New-york dans un appartement au sous-sol du commissariat où travaille son père comme gardien d'immeuble. Morell décrit cette période de sa vie comme une existence souterraine, où vivant sous le niveau du trottoir il regardait le monde extérieur à travers le seul soupirail de l'appartement. Aujourd'hui, il enseigne la

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