Pourtant, un fait était indéniable : le sténopé projetait déjà virtuellement des photographies bien avant que la possibilité de les fixer ne soit découverte. Plus nous réfléchissions à cet état de fait plus nous nous apercevions que nombre d’études concernant la photographie «marchait sur la tête», certains auteurs oubliant que les premiers mots de la notice de l’héliographie de Nicéphore Niepce étaient : «La découverte que j’ai faite, et que je désigne sous le nom d’héliographie, consiste à reproduire spontanément, par l’action de la lumière, avec les dégradations de teintes du noir au blanc, les images reçues dans la chambre noire.» [1]


Niepce avait parfaitement conscience de la nouveauté de son invention, et le fait qu'il souligne, en italique dans son texte original, le mot spontanément, sous-entendait qu'avant cette invention il était déjà possible de reproduire les images reçues dans la chambre noire, mais d'une manière moins spontanée donc plus réfléchie (c'est-à-dire manuellement grâce au dessin) et que la nouveauté de son procédé était en quelque sorte de « naturaliser » cette étape pour la rendre conforme à l'image de la chambre noire, elle-même saisie comme naturelle. Quant à la gravure, Niepce conseillait l'utilisation de son procédé pour la reproduction de celle-ci pour l'unique raison que les « deux points de vue » qu'il avait obtenus avec sa chambre noire étaient selon lui, des essais «défectueux» et qu'il lui paraissait plus opportun pour éviter les échecs,

en attendant les perfectionnements de son procédé, «d'opérer en petit, en copiant des gravures» [2].


Il devenait donc impératif dans un premier temps de reconstituer l'histoire de ce moyen optique de production d'image avec un ensemble de problématiques qui semblaient à priori des plus simples : que savons-nous du sténopé, de son origine, de son usage, de ses utilisateurs, du rendu de ses images, de la réception de celles-ci et au final, de son intégration dans un cadre de pratiques, de valeurs, d'organisations sociales et culturelles préexistantes ? L'étude de la longue maturation de ce système sociotechnique qui aboutit à l'avènement de la photographie permettra dans un second temps d'affiner des réponses à ces questions : la technique du sténopé avait-elle du sens pour l'utilisateur, lui était-elle utile dans le cadre de ses activités, l'avait-elle aidé à résoudre un problème, et, enfin, quelle pouvait être sa valeur économique sur le marché ? Cette recherche permettra de poser une problématique du regard renouvelé et plus largement d'interroger les rapports des hommes au monde visible de manière plus précise : quelles influences la technique du sténopé a-t-elle produites sur leur façon de regarder ? De représenter l'espace ?



[1][2] Niepce Nicéphore, Notice sur l'héliographie, 1829, e-text de la Bibliothèque Nielrow, U. S. A., p. 1. et p. 3.

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